Le nouveau temps, de Rafik Smati, est à mi-chemin entre un essai, une vision prospective, une invitation à réfléchir au rythme auquel les technologies nous conduisent à vivre nos vies. Le livre se lit rapidement, avec quelques bons passages. Cependant, le sous-titre faisant référence à l’intelligence artificielle, m’a laissé penser que l’auteur traiterait ce sujet plus en profondeur. De plus, le style parfois poétique, a pu me plonger dans une certaine perplexité. Je reprends ci-dessous les principales citations qui ont attiré mon attention.
Avant même d’indiquer l’ISBN de l’ouvrage, l’éditeur, Eyrolles, prévient le lecteur (j’hésite même à reproduire ici cet extrait, ne lui ayant pas demandé l’autorisation de le faire) :
« En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans l’autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris. »
Vu le sujet du livre et les polémiques récentes sur les droits d’auteur posées par les IA génératives, que ce soit sur leur entraînement ou sur la propriété intellectuelle des contenus générés, on ne peut qu’être perplexe sur cet avertissement d’un autre âge.
« Les sociétés de demain se diviseront entre ceux qui auront su dompter les différentes dimensions du temps que notre ère de vitesse offre, et ceux qui, parce qu’ils voudront résister à l’accélération, deviendront les esclaves du temps. » (Page 7)
« Lorsqu’on prend conscience que nous n’exploitons qu’une fraction infinitésimale de nos capacités cérébrales. » (Page 22)
Sur ce point, les recherches récentes montrent que cette croyance populaire est fausse. Non, nous n’utilisons pas seulement 10% de notre cerveau.
Après avoir lu les deux premiers chapitres, je me suis demandé où Rafik Smati voulait emmener son lecteur.
Puis l’auteur se veut plus prospectif. Il voit l’IA comme le futur de nos sociétés (chapitre 3). Il préconise de retirer les technologies de l’école (chapitre 4). Sur ce point sa vision me semble diamétralement opposée à celle défendue par Guy Mamou-Mani dans son livre Pour un numérique humain. Il s’interroge sur le travail le dimanche, explique sacraliser deux demi-journées par semaine sans rendez-vous et se dit adepte de la sieste (chapitre 6). Il s’oppose à l’idée de surpopulation mondiale et invite l’Afrique à se saisir de l’IA (chapitre 7). Il recommande de rouvrir les mines et de se lancer dans l’exploration minière de la ceinture d’astéroïdes (chapitre 8).
Les derniers chapitres tendent vers la philosophie. Que ce soit sur l’avenir de la démocratie (chapitre 9), les risques liés à notre dépendance aux technologies (chapitre 10), ou encore le voyage dans le temps (chapitre 11) qui invite à nous rencontrer sur nous-mêmes.
« Qu’il s’agisse du secteur des services, du transport, du droit, de la santé ou des médias, les IA possèdent le potentiel de surpasser les performances humaines et de réinventer complètement la nature du travail. » (Page 33)
Il faut tester des IA, pour s’en rendre compte. Par exemple, le texte que vous êtes en train de lire, je l’ai dicté vocalement, à Word. L’intelligence artificielle s’invite ainsi dans mon traitement de texte. Elle ne réfléchit pas à ma place, elle ne fait que remplacer mes doigts sur le clavier. Il y a ainsi de nombreux usages entrés dans notre vie courante tel que la commande vocale de votre box ou encore la reconnaissance des panneaux par votre voiture.
« Comme le pouvoir des nations autrefois défini par leurs armées ou leurs réserves d’or, c’est désormais la maîtrise de l’IA qui forge les rois du monde moderne. » (Page 40)
En lisant cette phrase, je repense à ce programme de formation lancé par le gouvernement de Singapour, à l’échelle du pays. Son ambition est de former les plus de 40 ans à l’IA, tout en favorisant la coopération intergénérationnelle. Voilà comment on emmène un pays vers le futur ! La prise de parole du Dr Tan Wu Weng au parlement de Singapour est inspirante :
À propos de formation à l’IA, je vous invite à découvrir celle que j’ai suivie récemment, proposée gratuitement par IBM pour apprendre les fondamentaux de l’IA.
Et la France me direz-vous ? La Commission de l’Intelligence Artificielle vient de remettre au Président de la République le 13 mars 2024 son rapport avec 25 recommandations. On en est donc encore qu’à la littérature.
« L’école peut ainsi rester concentrée sur sa mission première : l’éducation. » (Page 51)
Bizarrement je préférerais que l’école se concentre sur l’instruction tandis que l’éducation serait de la responsabilité des parents. Les mots ont d’ailleurs un sens. Ainsi il est intéressant de voir qu’en Italie, il y a un Ministero dell’Istruzione, et non un Ministero dell’Educazione.
Parfois Rafik Smati se fait philosophe :
« La connaissance n’est pas une boussole figée, mais plutôt un phare flexible, dont le faisceau guide nos pas à travers les méandres de l’inconnu et éclaire nos voies dans les contrées obscures de l’ignorance. » (Page 53)
Parfois, les envolées lyriques de Rafik Smati me laissent perplexe. Par exemple lorsqu’il écrit page 60, cette phrase énigmatique : « Engendrant une symbiose entre le réel et le virtuel, les algorithmes de l’IA naviguent avec une aisance déconcertante au cœur de l’immensité des données. »
« Dans la splendeur luxuriante de nos sens, où les couleurs et les formes tissent ensemble un théâtre éblouissant de vie, nous sommes parfois aveuglés par la banalité du beau. » (Page 67)
Je ne sais que dire, ni que penser de cette phrase.
« L’IA, cette fidèle compagne du Nouveau Temps, en automatisant les tâches les plus répétitives, nous permet de porter notre attention avec une précision accrue sur les aspects les plus épanouissants de notre travail. » (Page 75)
Là je suis d’accord, à condition d’intégrer automatisation et intelligence artificielle, les deux étant pour moi différents et complémentaires.
« Si la fusion nucléaire devient un jour l’énergie dominante de l’humanité, une centaine de tonnes d’hélium 3 par an suffiraient à répondre aux besoins énergétiques de toute la planète. Le futur énergétique de la Terre pourrait bien être écrit dans les cratères de la Lune. » (Page 103)
Rafik Smati développe un propos limpide sur l’euro numérique (pages 111 à 114). On comprend les conséquences incroyables que cette cryptomonnaie aurait sur la vie des Européens.
« Gardez toujours à l’esprit que le seul présent réel et tangible est celui qui habite notre conscience. » (Page 133)
On frise là le développement personnel.
Au final, Le nouveau temps ne restera pas dans les annales. Il peut plaire à un lectorat qui se contentera de la surface. Il n’est en tout cas pas un livre qui aide à comprendre l’impact de l’intelligence artificielle sur nos sociétés. Ce n’est pas déplaisant à lire, mais ça n’apporte pas grand-chose.