J’ai lu Un taylorisme augmenté, sorti aux Editions Amsterdam en septembre 2025, pour écouter d’autres sons de cloches que ce qui alimente mes journées au sujet de l’intelligence artificielle. Il est toujours utile de prêter attention (raisonnablement) aux contradicteurs. En l’occurrence avec cet essai, Juan Sebastián Carbonell, tente sans convaincre, une critique de l’intelligence artificielle. J’ai même eu du mal à arriver au bout tant le propos est laborieux. À force de vouloir démontrer sa thèse, l’auteur en oublie l’antithèse, affaiblissant sa démonstration. On en ressort perplexe tout en saluant l’effort d’alerte qui reste trop théorique, trop teinté fin XIXe siècle pour qu’il soit audible en ce début de XXIe siècle.
Au fond pour l’auteur, le capitalisme est un combat dont l’enjeu est le pouvoir lié à la connaissance des savoir-faire. D’un côté les ouvriers avec leurs tours de mains, de l’autre les patrons avec leur capital. Partant de ce postulat, celui qui possède la connaissance détient le pouvoir sur l’autre. Il oppose la direction de l’entreprise aux ouvriers. Les seconds détenant un savoir que les premiers s’approprient à leurs dépens. C’est du marxisme à la sauce IA.
Au fil des pages, une conviction profonde apparaît : le monde se porterait mieux si chacun pouvait garder jalousement son expertise pour lui. Le partage du savoir, le travail à distance et l’émancipation grâce au numérique, l’efficacité et l’efficience industrielles, sont de dangereux dérives de la société capitaliste.
Sauf qu’aujourd’hui, les plus avancés en IA ne sont pas que des capitalistes. Les Russes et les Chinois, sont de bons exemples.
« La perspective défendue ici est une invitation à repolitiser la technologie. » (Page 19)
Je lis cette phrase le 9 octobre 2025, quelques jours après la démission du gouvernement de Sébastien Lecornu, le lendemain de sa création. Et je me dis : politiser l’IA ? Vu l’instabilité politique en France, surtout pas !
« Les machines, robots, logiciels, IA, etc., sont des technologies complexes qui doivent être intégrées minutieusement dans les procès afin d’être efficaces. » (Page 71)
Amusant lapsus que de parler ici de procès au lieu de processus, comme si l’auteur anticipait une vague d’actions juridiques liées à l’IA. Le mot procès est utilisé plusieurs fois dans les pages suivantes en lieu et place de processus. C’est un pli à prendre.
« Comme je le montrerai par la suite, cela ne signifie pas qu’ils seront remplacés, mais qu’ils seront taylorisés, c’est-à-dire simplifiés standardisés ou parcellisés : les travailleurs perdront en autonomie, voire seront purement et simplement dépossédés de la dimension créative de leur travail. » (Page 83)
De mon point de vue, cela n’est valable que toutes choses égales par ailleurs. En l’occurrence, bien utilisée, l’IA apporte aux métiers qualifiés un regain de créativité. L’IA permet de se consacrer à des tâches à plus haute valeur ajoutée, voire à déléguer à la machine les tâches jugées rébarbatives par ces profils. C’est une libération.
« Par sa connaissance du travail, un travailleur a plus à dire sur comment l’organiser que quiconque. » (Page 91)
Le fait de connaitre un travail, une manière de faire, ne garantit en rien l’expertise sur l’organisation. Prendre du recul, capitaliser sur des organisations adaptées dans d’autres secteurs, aide à revisiter l’organisation en place pour plus d’efficacité.
« Une technologie s’impose surtout en raison de la supériorité des acteurs qui la promeuvent. Inversement, une technologie échoue non parce qu’elle n’est pas performante ou meilleure que d’autres, mais plutôt parce qu’elle n’est pas performante ou supérieure aux yeux de ceux qui détiennent le pouvoir. » (Page 98)
Alors que je m’efforce de développer DIMM.UP depuis plus de cinq ans. Ces deux phrases m’interpellent. Faudrait-il donc que ceux au pouvoir perçoivent la performance et la supériorité de la plateforme Dimmup ? Cela mérite réflexion…
« Le deuxième enjeu relatif aux relations de travail concerne le fait que l’usage de l’IA déresponsabilise les patrons. » (Page 163)
Alors là, je suis surpris. Vu les questions que se posent les dirigeants que je rencontre. Je le perçois en particulier lorsque je les passe au crible des 23 clés IA. Les entretiens démontrent au contraire une grande responsabilité des patrons sur l’usage de l’IA par eux-mêmes et par les salariés de l’entreprise.
Au final, j’ai terminé la lecture d’Un taylorisme augmenté en ayant eu le sentiment de lire un livre de commande. Comme si l’éditeur avait demandé à l’auteur d’écrire un essai visant à démontrer les méfaits de l’IA sur nos sociétés. Le propos est tellement rabâché qu’il en devient fatigant au fil des pages. Pire, on n’en retire pas grand-chose, ayant le sentiment d’appliquer des grilles de lecture surannées à notre époque.