Green IA, note de lecture

Une technologie (l’IA et plus généralement le numérique) qui consomme beaucoup d’énergie et dont l’empreinte carbone est devenue significative peut-elle nous aider à réduire l’impact des activités humaines sur l’environnement ? Oui, à condition de prendre en compte tous les aspects. Gilles Babinet le démontre avec brio dans Green IA, sorti en avril 2024 aux éditions Odile Jacob. Le sujet est complexe et l’auteur le rend accessible. Le livre demande de la concentration, et mérite l’effort concédé. En refermant l’ouvrage, le lecteur se sent plus intelligent, plus armé aussi pour comprendre comment l’intelligence artificielle peut changer notre monde, en mieux. En mêlant les aspects généraux de portée mondiale, et les aspects plus pratiques, accessibles par tout un chacun, l’auteur fait ainsi évoluer le lecteur. Je vous propose ci-dessous mes réflexions sur quelques extraits inspirants, qui je l’espère, vous donneront envie à votre tour de lire Green IA.

  1. Préambule
  2. Une argumentation équilibrée
  3. De la pédagogie
  4. L’État plateforme, une nécessité
  5. Oui, le numérique a un impact sur l’environnement, mais…
  6. L’indispensable évolution des usages
  7. L’évident intérêt de l’IA pour l’ESG
  8. Prendre conscience que chacun a un rôle (même sans IA)
  9. L’émergence des assistants IA
  10. L’indispensable adoption de nouveaux indicateurs
  11. L’IA pour alléger les tâches fastidieuses
  12. De l’importance d’aller en profondeur dans le numérique
  13. L’agriculture, domaine de prédilection pour l’IA
  14. Des changements pas toujours faciles à accepter
  15. La régulation, indispensable alliée de l’innovation
  16. Une journée en 2040
  17. Conclusion

Préambule

La dernière fois que j’ai croisé Gilles Babinet*, il intervenait à la conférence Trench Tech All Star du 19 octobre 2023. Gilles me faisait ce soir-là deux confidences : il avait donné quatre conférences dans la journée à Paris et il était en train de boucler un nouvel ouvrage. Le premier point l’avait amené à faire 25km à vélo ce jour-là, montrant sa pratique personnelle d’un moyen de transport décarboné. Le second est l’objet de la présente note de lecture.

Mick Levy, Cyrille Chaudoit, Françoise Soulie-Fogelman, Gilles Babinet, Laurence Devillers et Thibault le Masne, sur la scène de Cap Digital, le 19 octobre 2023.
Mick Levy, Cyrille Chaudoit, Françoise Soulie-Fogelman, Gilles Babinet, Laurence Devillers et Thibault le Masne, sur la scène de Cap Digital, le 19 octobre 2023.

* Gilles Babinet nous a fait l’amitié de signer la préface des trois livres que j’ai co-écrits avec David Fayon.

Dans La transformation digitale pour tous !, éditions Pearson, best-seller 2022 chez l’éditeur, Gilles fait le constat suivant des conséquences de la crise du Covid :

« Dans tous les cas, cela mit en exergue la nécessité d’une mutation vigoureuse de l’ensemble des organisations vers le modèle de demain. Un modèle plus numérique, plus résilient et, dans le contexte de réchauffement climatique que nous connaissons, évidemment plus respectueux de l’environnement également. »

Un peu plus loin il en tire les conclusions :

« L’entreprise plateforme, la mobilisation de la donnée, la mise en œuvre de l’intelligence artificielle continuent à représenter des défis pour une vaste majorité des entreprises françaises même si, incontestablement, quelques progrès ont été enregistrés. »

Comme on le voit, déjà à l’époque de la rédaction de cette préface (décembre 2021), Gilles mettait en avant les thèmes qu’il développe dans Green IA : la contribution du numérique à un modèle de société plus respectueux de l’environnement, et le rôle de l’intelligence artificielle. Deux ans et demi plus tard, son nouveau livre analyse en profondeur ces deux thèmes.

Une argumentation équilibrée

Dans Green IA, Gilles Babinet expose les arguments des pros et des antis, des pour et des contres sur le rôle de l’IA dans la réduction de l’impact de l’activité humaine sur l’environnement. Il rétablit des vérités. Il mobilise une quantité considérable de rapports, d’études, de publications. Il préconise un équilibre entre régulation et innovation en démontrant (par exemple dans les transports), comment l’absence de l’une arrive à nuire à l’autre.

L’auteur démontre de larges étendues d’application de l’IA, bien-delà de l’IA générative qui fait la une des journaux depuis la sortie publique de ChatGPT le 30 novembre 2022 (voir mon analyse six mois après).

Il balaie les évidences et les poncifs (du genre : l’IA consomme beaucoup de d’énergie, donc fin de la discussion sur son potentiel pour l’environnement). Il se veut ainsi équilibré dans son propos :

« Mais il y a d’autres voies, certaines aussi « pratiques » que de mettre tout ce qui ne nous sert plus à la poubelle. Essayer de décrire ces autres voies est l’un des objectifs de ce livre. Il ne s’agit donc pas nécessairement de se positionner dans l’un ou l’autre camp des fanatiques de la progression du PIB ou des ayatollahs de la décroissance, mais plutôt d’évaluer les perspectives qu’offrent les technologies numériques pour aider la transition environnementale et, dans la mesure où ces technologies induisent généralement de nouveaux usages, d’essayer d’évaluer s’ils sont acceptables et à quelles conditions. » (Page 30)

De la pédagogie

Les concepts manipulés, à moins d’être dans le secteur de l’économie verte, sont parfois difficiles à comprendre. Gilles Babinet les rend accessibles et fait preuve de pédagogie, par exemple pour expliquer le calcul du carbone émis par une entreprise :

« C’est d’ailleurs sur cette notion d’évidence du calcul du carbone qu’ont été définis les trois périmètres de mesure de l’entreprise : le scope 1, ce sont les émissions directes liées à la fabrication de ses produits ; le scope 2, qui recouvre les émissions résultant de la consommation d’électricité, de chaleur ou de vapeur achetées et consommées par l’entreprise ; et le scope 3, qui englobe les émissions indirectes qui se produisent dans sa chaîne de valeur, y compris à la fois les émissions en amont (comme la production de produits achetés) et en aval (comme l’utilisation des produits vendus par elle). » (Page 48)

Glissé en bas de page, un chiffre attire mon attention :

« Chaque individu émet environ 11,4 tonnes de CO2 par an. » (Page 50)

Aussitôt je me suis demandé : combien de carbone émets-je ? Sachant que, comme indiqué sur le site Nos Gestes Climat : « Les experts s’accordent pour dire que pour maintenir une Terre vivable pour tous, nous devons réduire cette empreinte à 2 tonnes de CO2e par an et par personne. » Je me suis donc précipité sur le test que propose ce site. Résultat : j’émets 5 tonnes de CO2 par an ! Ce chiffre très au-dessus de ce qui est supportable pour la planète, me place pourtant parmi les 6% de Français les plus sobres. Compte-tenu de mon mode de vie que je qualifierais de frugal sur le plan énergétique, ça me surprend beaucoup, mais c’est ainsi :

Mon bilan carbone calculé par le site Nos Gestes Climat.
Avec 5 tonnes de CO2, mon bilan carbone annuel calculé sur Nos Gestes Climat me place parmi les 6% de Français ayant la plus faible empreinte carbone.

Ainsi Gilles amène sans le dire le lecteur à s’interroger sur ses usages, comme je viens de le faire. Un peu plus loin (page 60), il évoque ainsi l’idée de prendre une photo de son repas pour en déterminer son poids carbone via une IA. Comment faire ? J’ai cherché (un petit peu), mais je n’ai pas trouvé d’app de ce type. N’hésitez pas à m’en indiquez une en commentaire.

L’État plateforme, une nécessité

L’auteur prend aussi de la hauteur sur nos institutions et nos dirigeants, et je ne peux qu’être d’accord :

« L’État plateforme reste, plus de dix ans après avoir été théorisé par Tim O’Reilly, un ovni pour beaucoup de hauts fonctionnaires qui pensent que seuls le droit, les décrets et la législation peuvent raisonnablement induire le cours du monde. » (Page 60)

Oui, le numérique a un impact sur l’environnement, mais…

Gilles reconnait aussi la consommation des IA, tout en évoquant les améliorations en cours pour optimiser les modèles :

« On estime ainsi que la facture énergétique de ChatGPT est de l’ordre de 700000 dollars par jour, ce qui se traduit par des émissions de CO2 quotidiennes de l’ordre de 2200 tonnes ! » (Page 69)

Il profite aussi de son livre pour rappeler certaines vérités :

« Certaines idées reçues ont cependant la vie dure : non, envoyer un e-mail avec pièce jointe ne génère pas 25 grammes de CO2 (des calculs récents convergent plutôt vers un chiffre six cents à mille fois inférieur), et non également, regarder un film en streaming ne consomme pas des kilos de CO2, mais plutôt quelques dizaines de grammes au pire. » (Page 69)

L’indispensable évolution des usages

Envisager l’usage de l’IA au service de l’environnement, c’est aussi envisager l’évolution des usages et donc lutter contre des habitudes (sans renoncer pour autant aux bienfaits d’une vie moderne) :

« En introduisant la dimension environnementale dans ces modèles d’IA dynamiques, il va devenir beaucoup plus simple de privilégier les solutions bas-carbone avec des incitations plus ou moins marquées. Il sera ainsi possible de faire évoluer les usages de façon progressive, sans trop heurter les habitudes, et sans créer des gênes individuelles insurmontables. » (Page 95)

L’évident intérêt de l’IA pour l’ESG

« L’intérêt de l’intelligence artificielle pour accroître l’efficacité de ces enjeux est tellement évident qu’on peut s’étonner à bon droit qu’elle n’ait pas été généralisée sur ce champ de qualification des fournisseurs et de validation des enjeux d’ESG. Non seulement elle peut être facilement mise en œuvre dans le cadre de services SaaS (software as a service), mais, de surcroît, ces derniers protègent directement l’entreprise en cas de défaillance d’un de ses fournisseurs du fait d’une insuffisante prise en compte de ces enjeux. » (Page 111)

Prendre conscience que chacun a un rôle (même sans IA)

« Dans les pays en développement, c’est essentiellement le dysfonctionnement des chaînes logistiques qui est en cause, mais dans les pays riches, plus de 60% de ces pertes se produisent dans nos réfrigérateurs : nous laissons tout simplement la nourriture se périmer sans la manger. » (Page 113)

Le chiffre m’interpelle. Après tout je sous un consommateur comme un autre. Cependant je jette très peu d’aliments que j’achète (j’estime moins de 5%). Les habitudes que j’ai prises de longue date semblent donc vertueuses. Et si on aidait les consommateurs à prendre conscience qu’ils jettent 60% de la nourriture qu’ils achètent ? Avant d’imaginer un recours massif à l’IA, une simple éducation au bon sens aurait un impact considérable.

L’émergence des assistants IA

« Ce qui était long et fastidieux, parce que nous n’avons généralement ni le temps ni l’envie de passer nos journées à négocier sur des sites de petites annonces, pourrait très bien être automatisé par des assistants personnels dans le futur. » (Page 122)

Gilles Babinet introduit là une notion qui relève de la science-fiction, mais à y bien réfléchir, pourquoi pas en effet imaginer des assistants intelligents aptes à négocier entre eux le prêt, la location, la vente de produits qui encombrent nos caves et nos placards ? Se pose aussi la question de nos états d’âme : accepterons-nous une transaction avec ce voisin qui nous ignore lorsqu’on le croise dans le hall de l’immeuble et qui ne prend même pas la peine de participer une heure par an à l’assemblée générale de la copropriété ?

L’indispensable adoption de nouveaux indicateurs

« Nous ne pouvons continuer à glorifier une société qui se concentre sur des indicateurs qui font l’apologie du gâchis ! » (Page 123)

L’IA pour alléger les tâches fastidieuses

« D’une façon générale, l’IA pourrait être utilisée pour automatiser les très nombreuses tâches administratives qui encombrent toute petite entreprise et qui sont actuellement effectuées manuellement. Elle pourrait également automatiser un certain nombre de tâches de service client, de marketing et de comptabilité. De même, elle pourrait plus facilement personnaliser les produits, cela à coût marginal. » (Page 133)

On se prête alors à imaginer un monde où toutes les tâches fastidieuses de coordination, de transport, d’administration, serait assurées par des intelligences artificielles collaborant ensemble.

De l’importance d’aller en profondeur dans le numérique

Cette note de bas de page que je reproduits ci-dessous, semble anodine. Pourtant elle a une grande valeur à mes yeux. Le lecteur moyen de cet ouvrage est probablement peu habitué à faire un tour sur GitHub. Il ne sait peut-être même pas de quoi il s’agit. Pourtant, comme je le répète souvent lors de diagnostics de maturité digitale ou de séances de coaching de comité de direction, au sujet du digital, la mise en pratique est indispensable. C’est en se confrontant aux technologies que l’on en perçoit leur valeur. Même les cadres dirigeants ont tout intérêt à se former et expérimenter par eux-mêmes, pourquoi pas en testant un logiciel open source disponible sur GitHub, qu’il s’agisse d’une IA ou d’un programme classique ?

« Sur GitHub, une plateforme de partage de code comprenant 90 millions de participants, une rapide recherche fait apparaître plus de 700 projets en utilisant des mots clés comme « plant disease classification » ou « crop disease AI ». Une évaluation sommaire permet d’avancer que des milliers de développeurs travaillent sur ces sujets. » (Page 138)

Il suffit en effet de se connecter à GitHub pour s’en rendre compte :

Page de recherche de GitHub sur "plant desease classification".
Plus de 1100 projets IA (Deep Learning, Machine Learning, etc.) sur GitHub en cherchant « plant disease classification ».

L’agriculture, domaine de prédilection pour l’IA

« L’agriculture est de ce fait un domaine d’expression de choix pour l’IA. Car l’une de ses caractéristiques bien connue consiste à traiter des environnements complexes. » (Page 140)

S’ensuit une liste de technologies d’IA applicables à différentes situations dans l’agriculture. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le potentiel est énorme !

Des changements pas toujours faciles à accepter

« La plupart de ces usages peuvent facilement être différés, une machine à laver qui serait lancée à 2 heures du matin plutôt qu’à 18 heures ne change pas grand-chose pourvu que celle-ci ne soit pas trop bruyante, ce qui est le cas des modèles récents. » (Page 160)

Bien que mon lave-linge soit assez récent, étant installé tout près de ma chambre, je n’imagine pas un instant lancer un programme de lavage en pleine nuit !

La régulation, indispensable alliée de l’innovation

« Si les dynamiques actuelles perdurent, l’Union européenne se trouvera confrontée à un dilemme celui d’être l’espace où les pratiques environnementales sont les plus en avance de la planète, et de loin, et en même temps d’être faiblement développé en matière de métaplateformes, ce qui donne le champ libre à cette extraction de valeur. Il y a donc nécessité d’une régulation exigeante de ces acteurs, pour s’assurer qu’ils continuent à servir l’intérêt général et que leurs marges ne deviennent pas disproportionnées. » (Page 179)

C’est le bon sens. Les Européens ne peuvent pas être les bons élèves sur le plan environnemental, qui deviendront les moutons tondus par les autres grands blocs (surtout États-Unis et Chine). À nous d’être vigilants, de choisir les outils qui servent nos intérêts, et pas seulement ceux qui nous paraissent les plus séduisants de prime abord et de faire confiance aux innovateurs de notre pays et de notre continent.

Une journée en 2040

Le chapitre 10 pourra surprendre dans un livre de cette nature. L’exercice de projection dans le futur facilite la compréhension de tout ce qui est exposé dans les neuf premiers chapitres. Cependant l’histoire de Sophie en 2040, pourra faire grincer des dents. Les miennes ont d’ailleurs grincé par moments, surtout dans la perspective pas si lointaine (dans une quinzaine d’année) de mener une existence mesurée et contrôlée à chaque instant, culpabilisante quand on n’est pas ultra vertueux. Mais clairement, cette histoire de Sophie montre à quel point l’IA peut nous apporter beaucoup dans nos quotidiens. Ce chapitre pourrait d’ailleurs être lu en premier, histoire de se projeter tout de suite à titre personnel, puis ensuite de comprendre comment nous pouvons arriver à cette projection.

Conclusion

Vous l’aurez compris, je vous recommande chaudement de lire Green IA. Si vous êtes techno-solutionniste ou adepte de la décroissance, vous trouverez de quoi nuancer vos idées. Si vous pensez que l’IA se réduit à l’IA générative, vous comprendrez ses multiples autres domaines. Vous verrez surtout que le problème de l’environnement, du fait de sa complexité et de la durée de la transition, ne pourra être résolu sans recourt à l’intelligence artificielle.

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