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Les données au cœur des questions de gouvernance et de liberté

dataprotectionQue valent nos données publiées sur Internet ? Quels produits et services numériques offriront des emplois demain en France et en Europe ? Quelles politiques mener pour en favoriser le développement chez nous ? Derrière toutes ces questions se cachent la problématique complexe et fondamentale de gouvernance et de liberté sur Internet. Une problématique qui ne fait pas la une des journaux, n’attire pas les people, ne fait pas le buzz et qui pourtant décide du futur de l’Internet.

Le groupe DSI-Web de Telecom ParisTech avec CREIS-Terminal proposaient mardi 4 juin 2013 une matinée d’échange sur ce thème ardu. Un débat animé par David Fayon (@fayon) réunissant quatre intervenants de haut niveau. L’occasion de mieux comprendre les jeux de pouvoirs qui régissent actuellement l’Internet, sur le plan économique et politique. L’occasion aussi de jeter les bases d’un nouvel équilibre au niveau mondial en indiquant à l’Europe et en particulier à la France, des pistes de développement de produits et services numériques au service de l’emploi et d’un mieux-vivre ensemble.

Introduction

Pour camper le décor, David Fayon, auteur de « Géopolitique d’Internet »,  a notamment indiqué que la France est dans le Top 20 des pays qui censurent le plus Internet.  Il a par ailleurs mis en perspective le jeu de pouvoir des acteurs en présence :

  • Les entreprises : elles donnent de la valeur aux données, certains acteurs (les « GAFA » : Google, Apple, Facebook, Amazon) présentant des croissances à deux chiffres, en générant suffisamment de cash pour financer leur croissance externe
  • Les internautes : à la fois consommacteurs et consommauteurs, ils fournissent gratuitement leurs données en échange de services
  • Les associations et organismes : ils assurent plus ou moins dans l’ombre la régulation et la standardisation nécessaires au développement des services en ligne

Quelle valeur pour nos données publiées ?

Kavé Salamatian (@kavesalamatian), de l’université de Savoie pose la question de la valeur de données : vers où la main invisible du marché pousse-t-elle nos données, ou pourquoi nous ne savons pas évaluer la valeur de nos informations ? Pour y répondre, il a commencé par revenir aux fondamentaux de l’économie, science de l’étude du partage des ressources rares ayant des usages alternatifs (selon Lionel Robbins), à savoir ressources que des utilisateurs alternatifs peuvent transformer. Dans cette définition le prix est la variable d’équilibre du système. L’intérêt pour un utilisateur d’acheter un produit, est fonction de l’utilité du produit. L’ensemble étant à l’équilibre Pareto optimal comme démontré par le théorème d’Arrow-Debreu. Voilà pour la théorie classique.

Mais l’Internet est un environnement avec peu de régulation et à forte concurrence. L’économie des données sur Internet est-elle un cas particulier de la théorie économique classique ? En d’autres termes, les données qui y circulent sont-elles des produits comme les autres ? C’est ainsi que par exemple, le rapport Collin et Colin essaie de faire coller l’Internet dans le cadre économique connu (notamment la fiscalité). Dit différemment, l’économie des données colle-t-elle à la définition classique de l’économie ?

  • Premier problème : l’information ne suit pas la loi de conservation de la thermodynamique. Un effort est nécessaire pour la fabriquer. En revanche un effort de coût marginal est nécessaire pour la reproduire.
  • Deuxième problème : dans la théorie classique, on fait l’hypothèse que la valeur ajoutée d’un produit est déterministe. Par exemple : la valeur ajoutée maximale produite à partir d’un kilo de minerai de fer, est connue. A contrario il est impossible d’évaluer a priori la valeur ajoutée maximale produite à partir d’une information. Par exemple, quelle valeur peut-on imaginer produire à partir d’une information de 128 bits ? On peut considérer qu’elle est négligeable, mais si ces 128 bits sont une clé d’encryptage d’un coffre-fort, leur valeur est conséquente. Corolaire : on ne peut pas évaluer la valeur d’une entreprise .com. Question complémentaire : quelle est la valeur d’une donnée privée ?

Ces deux problèmes invitent à proposer une nouvelle théorie de la micro-économie selon trois visions possibles :

  • Vision du trader : la valeur de l’information est celle de l’argent que peut gagner quelqu’un qui la connait. Problème de cette définition : on ne connait la valeur de l’information qu’a posteriori.
  • Vision de la thermodynamique : la valeur de l’information est celle du prix de l’énergie nécessaire pour la produire. Même problème que pour la vision du trader.
  • Vision du marché : la valeur de l’information n’existe pas, seul l’échange sur un marché d’information a de la valeur. Dans cette approche, par exemple Facebook est un marché dans lequel les individus et les sociétés échangent des informations.

Sans surprise, la vision du marché apparaît donc comme la plus adaptée à servir de base à une nouvelle théorie de la micro-économie. Sur cette base, parler de gouvernance des données, c’est parler de la gouvernance de ce marché de l’échange de l’information. Marché apparu avec l’émergence des réseaux. Ce qui amène à se demander : qu’est-ce qu’un réseau ?

  • Un réseau de transport, permet de transporter des produits, et aussi de transporter des informations,
  • Un réseau informatique permet de transporter de l’information, en revanche il ne transporte pas de produit.

Un réseau consiste ainsi en un ensemble d’éléments distribués qui coopèrent pour échanger de l’information. Ce qui amène à se pencher sur la notion de coopération :

  • Coopération totale non égoïste, dans le but d’optimiser un objectif global,
  • Coopération non coopérative, dans le but d’une optimisation d’un objectif personnel,
  • Coopération malicieuse, dans le but de désinformer certains acteurs au profit d’un seul.

Dans ce marché d’échange d’informations, la gestion de la vie privée s’appuyant sur des règles strictes de gestion des données privées, revient à réduire le potentiel économique du marché. C’est donc avec prudence qu’il convient de légiférer dans le souci de la protection des intérêts des citoyens.

La réflexion de Kavé Salamatian sur la valeur de nos données publiées sur Internet l’amène ainsi à constater l’émergence d’une nouvelle science issue des problématiques spécifiques posées par Internet, nouvelle science fortement multi-disciplinaire permettant d’apprécier notamment les dimensions économiques, juridiques et politiques du numérique. Nouvelle science dont la multi-disciplinarité se heurte aux barrières institutionnelles entre disciplines. Une autre manière de prendre conscience du décloisonnement que suppose le numérique.

Quelle économie de l’Internet en Europe ?

Bernard Benhamou (@BernardBenhamou), délégué aux usages Internet a ensuite exposé les atouts dont l’Europe dispose pour reprendre les positions qu’elle mérite sur l’Internet. Positions à conquérir en tenant compte des perspectives de développement de l’Internet mobile et de l’Internet des objets.

Quelques chiffres pour aider le lecteur à prendre conscience de l’Internet mobile :

  • 50% des Français utilisent un mobile
  • 15% de l’Internet transite sur mobile
  • 2,3 milliards de mobinautes dans le monde

Jusqu’ici les informations qui transitaient sur les réseaux étaient produites par des humains. Désormais ce sont de plus en plus des machines qui produisent les informations à partir de capteurs de toutes sortes. Par exemple : la Ford Fusion génère avec ses 800 capteurs 20 Giga de données par heure de conduite. Autant de données susceptibles de circuler sur le réseau et d’être exploitées par des services à valeur ajoutée.

La plupart des secteurs industriels sont impactés par la distribution d’informations facilitée par Internet. On peut même dire qu’« il n’y a plus de secteur qui ne soit pas transformé en son cœur avec les technologies de l’Internet » : transport, agriculture, santé, culture, etc. C’est ainsi que la structuration pyramidale du réseau d’énergie est profondément remise en cause. Par exemple, Google est devenu un broker d’énergie aux Etats-Unis en vendant son savoir-faire dans le refroidissement de l’énergie. Autre exemple dans le secteur de la santé avec Scanadu, société de production de produits d’analyse médicale pour le particulier. Diffusés à grande échelle, ce type de produits modifiera en profondeur l’offre de santé.

Cependant, aucun acteur européen de taille mondiale n’existe aujourd’hui dans l’industrie des services de l’Internet. Or, l’économie des objets connectés représente une formidable opportunité pour les Européens. Ils ont les moyens de créer de nouveaux services, en s’appuyant sur un savoir-faire technologique reconnu comme l’ont déjà montré Parrot et WiThings.

Les objets connectés posent cependant un problème : ils projettent le fantasme de Big Brother. Le risque lié à l’exploitation des données privées doit donc s’accompagner à un droit nouveau : le droit au silence des puces, proposé par la France dès 2008.

Qui plus est, la puce RFID est inusable (pas de pièce mobile ni de source d’énergie interne), réagissant à un champ électromagnétique, pouvant perdurer sur 3 à 4 générations d’utilisateurs, même si elle est cachée.

Eric Schmidt, président du board de Google, commence même à changer de discours, prenant conscience qu’il y a des limites dans l’exploitation des données privées. Qui mieux que les Européens, qui ont perçu très tôt la nécessité de légiférer, pour développer les conditions de la confiance dans l’Internet ?

L’enjeu fondamental est donc de développer une gouvernance de l’Internet dans lequel l’utilisateur est souverain. De nouvelles formes de gouvernance à inventer qui doivent être régionales et non nationales.

Pour bien prendre conscience de l’importance de l’enjeu, Bernard Benhamou cite CityBank qui a dimensionné l’économie de l’Internet, à un sixième de l’économie mondiale. L’enjeu de gouvernance s’accompagne donc d’un enjeu économique majeur pour faire en sorte que nos sociétés continuent de fonctionner selon des principes et valeurs qui sont les nôtres.

Ces enjeux soulèvent bien-sûr des enjeux politiques. On note par exemple l’émergence de mouvements qui s’opposent à la numérisation tel que le collectif des 451 qui s’oppose à la numérisation du livre, des agriculteurs qui s’opposent au puçage des bêtes et dont les subventions vont être accordées sous condition de puçage, des étudiants qui refusent le savoir digital, etc. Enjeux politiques à l’étude depuis une éternité à l’échelle de l’Internet, comme le montre le rapport « Des pyramides de pouvoir aux réseaux de savoir » du sénateur René Trégouët publié en 1997 et dont Bernard Benhamou recommande la lecture. Plus récemment, et avec l’augmentation des capacités de collecte et d’analyse des données, les scientifiques du MIT ont aussi mis en garde sur les conséquences du Big Data en matière de vie privée. Mise en garde qui conduit à promouvoir le « privacy by design », mouvement qui prône de concevoir des produits et services dont l’ergonomie permet au citoyen de contrôler les données privées qui y sont stockées. Ce qui nécessite d’agir en amont du déploiement d’une technologie, sous peine d’être dans l’incapacité de la modifier, lorsqu’elle devient une technologie de masse.

Quelle valorisation des données publiques ?

Romain Lacombe (@rlacombe_fr), chargé de l’innovation et du développement, a ensuite présenté la mission Etalab d’ouverture et partage des données publiques. En effet, le secteur public n’est pas épargné par la transformation en profondeur provoquée par l’Internet. Comme le secteur économique, le secteur public est confronté à deux phénomènes majeurs :

  • Un changement technologique majeur avec l’omniprésence d’Internet,
  • De nouvelles attentes des citoyens sensibles à la transparence et à l’accessibilité des services.

Sur le plan politique (au sens ancien de l’organisation de la citée), la transparence totale du citoyen, est la définition même d’un système totalitaire. A l’inverse, la transparence de l’Etat pour le citoyen, est la définition d’un système démocratique. C’est dans cet esprit que l’on observe une explosion de l’usage des mots transparency, accountability, empowerment, reflet d’une préoccupation des citoyens sur ces thématiques.

Le désir de transparence s’exprime aussi vis-à-vis des hommes politiques. C’est ainsi que le véritomètre est né : un service de fact checking permettant de vérifier en temps-réel la vérité des informations des politiques pendant la campagne présidentielle 2012.

Cette transparence peut aussi s’exercer sur la fonction publique, productrice de quantités considérables de données utiles à l’exploitation des services publics. Certaines de ces données publiques commencent à être mises à disposition par l’Etat : accidents de la circulation, usage du réseau de transport, du réseau de l’énergie, conditions sanitaires des restaurants (par exemple à Manhattan), etc.

Ouvrir les données de fonctionnement de l’Etat, c’est permettre l’émergence d’entreprises innovantes telles que homengo. Le site data.gouv.fr recense ainsi tous les jeux de données mis à disposition par les services de l’Etat. Les développeurs de services s’appuyant sur ces données sont réunis au sein de la communauté de l’innovation dataconnexions (marque à laquelle l’Etat pourrait se voir contraindre de renoncer). Enfin au niveau mondial, les initiatives Open Data sont suivies par l’Open Government Partnership.

Donner accès aux données publiques entraine cependant des conséquences juridiques. Ainsi, l’état sanitaire erroné d’un restaurant, rendu publique, peut entrainer sa faillite. Sa défense pouvant nécessiter la mobilisation d’experts, forts coûteux. Cependant le fait qu’elle soit publique permet de corriger l’erreur à la source. La jurisprudence de la transparence des données reste donc à créer, la bonne nouvelle étant que des dispositifs de contrôle des données publiques sont désormais possibles.

Quelle gouvernance du réseau Internet ?

Chantal Lebrument, présidente Eurolinc, directrice Savoir-Faire, éditrice du produit open-root, a enfin pris la parole pour exposer le dessous des cartes de l’Internet en expliquant le fonctionnement de l’Icann.

L’Internet, que chacun considère comme mondial est en réalité un Internet américain. L’agenda de Tunis de l’IGF (Internet Government Forum) propose ainsi que l’Internet prenne en compte le multilinguisme, la régionalisation, et une coopération renforcée entre les états.

Les mécanismes sous-jacents à la gestion du réseau Internet restent obscurs pour la grande majorité des utilisateurs et des entreprises. Ils sont pourtant essentiels à l’économie numérique. Rares sont ceux qui peuvent comprendre que .ku est une racine ouverte opérée par Open-Root et non par l’Icann. La maîtrise fine des jeux de pouvoirs qui gouvernent l’Internet doivent ainsi être mieux compris par nos dirigeants, afin de défendre nos intérêts.

Conclusion

CREIS-Terminal et le groupe DSI-Web de Telecom ParisTech ont proposé là un bel événement qui gagnerait à plus de visibilité. Au-delà des supports de présentation, un podcast des interventions serait le bienvenu. Ce qui semble compromit dans la mesure où, sauf erreur de ma part, aucun dispositif de captation vidéo n’était déployé dans la salle. Par ailleurs, j’ai été surpris de constater que seuls David et moi-même relayions l’événement en direct sur Twitter. Le public de ce type d’événement serait-il rebelle au « live tweet » ? A moins que, inquiet de l’utilisation qui peut être faite de ses données personnelles publiées sur Internet, il s’en tienne au silence numérique ?

Au-delà de ces considérations sur le marketing de l’événement, les sujets abordés méritent attention et réflexion au plus haut niveau des entreprises et administrations. Les enjeux sont considérables et la France ne peut pas se permettre le luxe de ne pas les adresser au niveau qu’ils méritent. Des questions restent ouvertes :

  • Qui est propriétaire de nos données ?
  • La notion de propriété des données a-t-elle encore un sens ?
  • Quels sont les freins culturels des européens (et en particulier des Français) au développement des nouveaux services autour des objets connectés ?
  • Sur le plan économique, les objets connectés et l’open data sont-ils des gisements d’emploi, de réduction des coûts de l’action publique ?
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