Encyclique Magnifica Humanitas, note de lecture

Encyclique Magnifica Humanitas

Le Pape Léon XIV a pris la plume et a publié le lundi de Pentecôte, l’Encyclique Magnifica Humanitas sur l’intelligence artificielle.

En observateur avisé du monde, porteur d’une pensée pluriséculaire, son texte mérite l’attention.

Il interroge le lecteur sur le devenir de la magnifique humanité à l’ère de l’IA.

  1. Préambule
  2. Les principaux messages du texte
  3. Quelques digressions
  4. Dans les grandes lignes 
  5. Quelques extraits
  6. Conclusion : faut-il lire l’Encyclique Magnifica Humanitas ?

Préambule

C’est la première fois que je lis une Encyclique. Selon le Petit Robert, il s’agit d’une « Lettre envoyée par le pape à tous les évêques. » Ladite lettre étant librement consultable, rien n’interdit de la lire.

La liste des Encycliques montre que l’exercice est courant au fil des siècles. À ce titre, Magnifica Humanitas est la première du Pape Léon XIV, mais elle s’inscrit dans une longue tradition. La précédente a été publiée en 2024 par le Pape François. Comme toutes publications, certaines Encycliques ont fortement marqué leur époque. Vu l’importance de l’IA en 2026 et l’angle choisi par le Pape pour traiter du sujet, nous pouvons gager que son texte fera date.

Note au lecteur : dans le texte qui suit, les chiffres entre parenthèses font référence aux numéros de paragraphes de l’Encyclique Magnifica Humanitas.

J’ai téléchargé le texte en français sur le site de La Croix.

Le texte est disponible en format papier, par exemple sur Amazon. C’est d’ailleurs la couverture de ce livre que j’ai choisie comme illustration du présent article.

De nombreuses réactions ont suivi la publication de ce texte, par exemple ce post LinkedIn de Thierry Breton, cet édito politique de Patrick Cohen, ou encore cette analyse de David Fayon.

Les principaux messages du texte

Dans ce texte de 134 pages découpées en 245 paragraphes et 5 chapitres, le Pape Léon XIV livre un message à ses contemporains et en priorité bien-sûr aux Chrétiens :

  • Il partage un message d’union entre toutes les diversités.
  • Il invite à rechercher le chemin de la dignité humaine dans le développement technique.
  • Il s’inscrit ainsi dans la tradition de ses prédécesseurs, et plus spécifiquement de la Doctrine sociale de l’Église. (28)
  • Il appelle à « faire progresser la technique sans faire régresser le cœur. » (126)
  • Il formule une critique sévère du transhumanisme et du posthumanisme.
  • Il met en garde sur « deux façons de construire : un progrès au service de la personne et des peuples, ou un progrès qui les soumet à des logiques de pouvoir. » (129)
  • Il milite pour la paix, tandis que les technologies créent des armes déshumanisantes.
  • Il appelle chacun à prendre ses responsabilités à l’ère de l’IA, en conscience.

Au final, l’Encyclique Magnifica Humanitas aborde les dimensions sociales, économiques, écologiques, politiques, d’éducation, de formation, liées à l’IA, au service de la dignité et de la grandeur de l’être humain.

Pour les Chrétiens, il indique la voie à suivre pour faire de l’IA une technologie au service du bien.

Quelques digressions

Le Pape profite de publier cette Encyclique pour s’étendre sur des sujets qui ne sont pas directement liés à l’intelligence artificielle.

Il profite ainsi de l’occasion pour demander pardon au nom de l’Eglise, sur le retard qu’elle a pris pour prendre position contre l’esclavage. (176)

Sans nommer les puissances nucléaires (dont la France), il déplore leur rôle dans l’accélération du recours à la guerre. (194)

Le Pape cite très peu d’œuvres profanes, ce qui met en exergue celles qu’il met en avant, comme la Neuvième Symphonie de Beethoven, Guernica de Picasso ou encore La Liste De Schindler de Steven Spielberg (122) ou encore John Ronald Reuel Tolkien (213). En revanche le texte abonde de références d’autres textes publiés par l’Église.

Dans les grandes lignes 

Léon XIV constate de prime abord qu’aujourd’hui « les principaux moteurs du développement sont des acteurs privés, souvent transnationaux, dotés de ressources et de capacités d’intervention supérieures à celles de nombreux gouvernements. » (5)

Le chapitre 1 met en perspective historique de la fin du XIXe siècle à nos jours, les différentes Encycliques publiées par les Papes au fil des décennies. On ressent, à la lecture de cet inventaire, la profondeur de la vision de l’Église. Ce qui lui confère une prise de recul bienvenue pour apprécier la transformation que nous vivons actuellement.

Le chapitre 2 est probablement le plus délicat pour le profane. Le Pape y expose la Doctrine sociale de l’Église, concept qui justifie de son rôle dans l’analyse des sociétés. En quelque sorte, ce chapitre justifie de la légitimité de l’Église à se saisir de l’IA, sous l’angle de son impact social.

Le chapitre 3 entre vraiment dans le cœur du sujet. On est même surpris par la lucidité du Pape sur l’IA, sur sa compréhension de cette technique et son recul sur son impact sur l’humain. Un chapitre qui amène le lecteur à réfléchir à son tour et se conclue par cette invitation : « L’ère de l’IA n’échappe pas à cette règle : la construction de Babel ou celle de Jérusalem commence en chacun de nous. » (130)

Le chapitre 4 est le plus dense en termes de réflexion sur l’impact de l’IA sur nos sociétés, en particulier sur le monde du travail. Le Pape met en garde sur les perspectives qui s’offrent à nous si nous ne respectons pas certains principes. Par exemple : « Si une technologie promet l’émancipation mais produit de nouvelles formes de subordination mondiale, elle contredit le principe fondamental de la dignité de la personne. » (173)

Le chapitre 5 est l’occasion d’un long exposé sur la guerre, ce qui pourrait apparaître comme une digression par rapport au cœur du sujet de cette Encyclique. Cependant, le Pape fait preuve de clairvoyance sur l’IA comme arme : « Il n’existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable. » (198)

La conclusion est le chapitre le plus religieux, donnant aux Chrétiens une grille de lecture spirituelle : « Il est important de garder un cœur qui aime la vérité et désire ce qui est juste plutôt que les contenus les plus attrayants, un cœur qui recherche la sagesse plutôt que les effets immédiats. » (237)

Quelques extraits

Au fil des pages, certaines phrases m’ont plus marqué que d’autres.

« C’est pourquoi le premier choix ne se situe pas entre un “oui” ou un “non” à la technologie, mais entre bâtir Babel ou reconstruire Jérusalem ; entre un pouvoir qui prétend dominer le ciel et un peuple qui, en présence de Dieu, se met à travailler de manière unie pour relever les murs de la cohabitation fraternelle. » (9)

« À l’ère de l’intelligence artificielle où la dignité humaine risque d’être éclipsée par de nouvelles formes de déshumanisation, nous avons le devoir urgent de rester profondément humains, en préservant avec amour cette magnifique humanité qui nous a été donnée et manifestée dans sa plénitude dans le Christ, mais qu’aucune machine ne pourra jamais remplacer dans sa splendeur. » (15)

« Et, avec l’âme d’un pasteur et d’un père, je demande à tous d’arrêter le chantier d’une énième Babel et d’unir nos forces pour édifier le bien, afin que l’humanité ne perde jamais sa beauté et que le monde puisse reconnaître une fois encore au cœur de l’être humain, le lieu où Dieu désire habiter. » (16)

« J’estime qu’aujourd’hui, pour préserver la personne humaine à l’ère de l’intelligence artificielle, nous devons revenir à une réflexion sur le bien commun, la destination universelle des biens, la subsidiarité, la solidarité et la justice sociale. » (46)

Certains passages apparaissent parfois comme des digressions. Par exemple lorsque Léon XIV par le bien commun :

« Lorsque la politique renonce à une vision à long terme et se réduit à des calculs à court terme ou à des logiques d’opposition, le langage du bien commun perd en crédibilité et les inégalités comme les fractures sociales augmentent. » (63)

« Toute tentative ou tout projet visant à éliminer ou à soumettre une nation est gravement immoral et donc inacceptable. » (64)

« Aujourd’hui, parmi les biens universellement destinés à tous, nous devons également compter les nouvelles formes de propriété : brevets, algorithmes, plateformes numériques, infrastructures technologiques, données. Dans un contexte où la richesse des nations dépend de plus en plus des connaissances et des technologies, quand ces biens restent concentrés entre les mains de quelques-uns, sans formes adéquates de partage et d’accès, il se crée un nouveau déséquilibre contredisant la destination universelle des biens et alimentant le fossé entre les inclus et les exclus, entre ceux qui peuvent participer à la révolution numérique et ceux qui en restent à l’écart. De plus, le soin de la Maison commune comme la responsabilité envers les pauvres et les générations futures requièrent que l’usage des biens de la création et des nouvelles possibilités offertes par la technique soit réglementé de manière à respecter l’environnement, à éviter le gaspillage et les nouvelles formes de pillage. » (67)

« La subsidiarité exige que ces processus ne soient pas imposés d’en haut de façon opaque et unilatérale, mais qu’ils soient orientés vers le bien commun à travers la transparence, la responsabilité et des formes réelles de participation (contrôles indépendants, transparence sur les algorithmes, accès équitable aux données, dispositifs de recours). » (71)

« Dans les choix relatifs aux flux économiques et aux plateformes numériques, dans la gouvernance des données et des algorithmes, on ne peut permettre que seuls quelques acteurs orientent les processus, il faut au contraire construire des formes de coopération qui respectent les différents niveaux de la communauté mondiale et les rendent co-responsables du bien commun. » (72)

« À l’ère du numérique, un ordre social juste est celui qui garantit à tous un accès équitable aux opportunités, protège les plus petits et les plus fragiles, lutte contre la haine et la désinformation, et soumet l’utilisation des données et des technologies à un contrôle public, afin que le critère ne soit pas uniquement le profit, mais la dignité de chaque personne et le bien des peuples. » (80)

« Lorsqu’un pouvoir d’une telle ampleur se concentre entre quelques mains, il tend à devenir opaque et à échapper au contrôle public, et augmente le risque d’un développement faussé qui engendre de nouvelles dépendances, des exclusions, des manipulations et des inégalités. » (95)

« Les prétendues intelligences artificielles ne vivent pas d’expérience, ne possèdent pas de corps, ne connaissent ni la joie ni la douleur, ne mûrissent pas dans la relation, ne savent pas de l’intérieur ce que signifient l’amour, le travail, l’amitié, la responsabilité. Elles n’ont pas de conscience morale : elles ne jugent pas le bien et le mal, ne saisissent pas le sens ultime des situations, n’assument pas le poids des conséquences. Elles peuvent imiter des langages, des comportements, des évaluations, elles peuvent simuler de l’empathie ou de la compréhension, mais elles ne comprennent pas ce qu’elles produisent, car elles n’habitent pas l’horizon affectif, relationnel et spirituel dans lequel l’humain devient sage. » (99)

On pourra être surpris de lire des phrases d’une lucidité étonnante sur ce que sont les IA. Par exemple :

« L’impression d’objectivité que les réponses et les propositions de ces systèmes peuvent susciter risque de nous faire oublier qu’elles reflètent les paramètres culturels de ceux qui les ont conçus et formés, avec toutes leurs qualités et leurs défauts. » (100)

Ou encore :

« Lorsque la parole est simulée, elle ne construit pas une relation, mais son apparence. » (100)

« Nous ne pouvons pas considérer l’IA comme moralement neutre » (104)

« Une IA plus morale ne sert à rien si cette morale est décidée par une poignée de personnes. » (107)

« Désarmer ne signifie pas renoncer à la technologie, mais l’empêcher de dominer l’humain. » (110)

« Faire progresser la technique sans faire régresser le cœur. » (126)

À propos du pouvoir de ceux qui contrôlent les plateformes numériques :

« C’est un pouvoir qui doit être constamment éclairé par la recherche de la vérité et le respect de la dignité humaine, afin que la culture qui se développe sur internet ne devienne pas un instrument de distraction excessive, d’uniformisation et de domination, mais un espace où puissent s’épanouir la liberté intérieure et la pensée critique. » (136)

« L’omniprésence des médias numériques engendre une culture de l’immédiateté et de l’hyperstimulation, qui alimente la fatigue, l’ennui et l’apathie face à l’effort nécessaire pour rechercher la vérité. » (139)

« Nous devons nous éduquer à jeûner de l’IA et protéger nos jeunes de la promesse de la machine parfaite, de cette séduction subtile qui fait paraître inutile la pensée humaine précisément au moment où elle est la plus nécessaire. » (140)

« Il faut promouvoir une véritable hygiène de l’attention : des rythmes qui prévoient le silence, l’étude approfondie, la lecture, la confrontation mesurée; sans ces éléments, la liberté intérieure risque d’être compromise. » (146)

« L’école n’est pas appelée à courir après la rapidité du monde numérique, mais à offrir ce que le numérique seul ne peut donner : du temps partagé pour apprendre et des relations de confiance. » (147)

« Toute mise en place de l’automatisation et de l’IA devrait s’accompagner de mesures vérifiables en matière de protection de l’emploi, de reconversion professionnelle et de participation des travailleurs, afin que la technologie vise à libérer du temps et des capacités humaines, et non à générer de l’exclusion. » (156)

« À l’ère de l’IA et de la robotique, il n’est plus possible de se fier uniquement à la “main invisible” du marché. » (163)

« Concrètement, orienter l’économie vers la dignité signifie adopter certains critères d’action stables, même à l’ère de l’IA. Tout d’abord, la transparence et la responsabilité : lorsque les données et les algorithmes influencent l’octroi de crédits, la sélection du personnel, l’accès aux services ou aux opportunités, il est nécessaire que les décisions soient compréhensibles, contestables et soumises à un contrôle, afin que la personne ne soit pas réduite à un simple profil. En second lieu, l’inclusion et l’accès : les bénéfices de l’innovation doivent s’accompagner d’investissements dans les compétences, les infrastructures et les services essentiels, afin que la technologie ne creuse pas davantage le fossé entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas. Enfin, des mesures d’équité : la fiscalité, la protection sociale et les politiques industrielles doivent corriger les déséquilibres créés par la concentration de la richesse et du pouvoir. Ces critères ne sont pas un frein à l’innovation : ils la rendent, en réalité, viable et humaine. » (164)

« À court terme, il peut sembler avantageux de réduire le coût du travail ou de maximiser l’efficacité financière, mais à long terme, cela sape les fondements mêmes de la vie en société : tandis que l’on célèbre les succès technologiques, la structure sociale s’érode progressivement, comme sous l’effet d’un virus silencieux. » (166)

« Lorsque des modèles commerciaux prospèrent sur la faiblesse humaine, la personne est traitée comme un moyen et non comme une fin, et ceux qui conçoivent ou financent ces systèmes assument une responsabilité morale à laquelle ils ne peuvent se soustraire. » (170)

« Rien, dans le monde de l’IA, n’est immatériel ou magique. » (173)

« Si une technologie promet l’émancipation mais produit de nouvelles formes de subordination mondiale, elle contredit le principe fondamental de la dignité de la personne. » (173)

« Il n’existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable. » (198) 

« Nous vivons une époque de grande cécité spirituelle et culturelle. » (204)

« Dans les pays marqués par de graves tensions sociales, nous ne pouvons pas exclure que certains finissent par considérer le conflit armé comme un moyen efficace de détourner l’attention des problèmes internes et comme un instrument de gestion cynique des difficultés. » (209)

« Aucun système de calcul, aussi sophistiqué soit-il, ne génère un cœur qui se donne, ni une conscience qui discerne le bien. » (233)

« Il est important de garder un cœur qui aime la vérité et désire ce qui est juste plutôt que les contenus les plus attrayants, un cœur qui recherche la sagesse plutôt que les effets immédiats. » (237)

« La culture numérique multiplie les connexions et offre de nouvelles possibilités de rencontre ; pourtant, le cœur humain conserve un besoin irremplaçable de proximité. » (239)

Conclusion : faut-il lire l’Encyclique Magnifica Humanitas ?

Assurément oui, en tout cas au minimum le chapitre 3 et 4 pour les lecteurs profanes. Surtout pour tous ceux qui, comme moi, développent des technologies et promeuvent leurs usages. La critique de l’IA, ses dérives, les risques qu’elle fait porter à l’humanité, sont bien réels. Certes le Pape agrège sous le vocable « intelligence artificielle » de nombreuses activités en ligne qui n’ont pas de rapport avec l’IA au sens strict. Mais son texte a le mérite de donner au lecteur une mise en perspective à long terme, au service du bien et du développement sain de l’humanité. On s’étonne même que les philosophes et les politiques soient peu capables d’une pensée d’une telle ampleur. Ce qui mérite bien quelques heures de lecture.

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